Comment le régime égyptien éclipse la liberté d’expression en ligne

À la veille d’élections présidentielles déjà écrites, les mesures de censure foisonnent et se propagent désormais en ligne. Sous prétexte de lutter contre les fake news et la cybercriminalité.

L’Égypte est sur le point de voir Abdel Fattah al-Sissi réélu à sa Présidence. Le 28 mars scellera des élections que le maréchal a orchestré jusque dans l’information publiée en ligne. Dans la ligne de son autoritarisme évolutif et violent, les actes de musèlement des médias et d’Internet se décuplent. 

Une loi de lutte contre la cybercriminalité est actuellement discutée au Parlement égyptien. Parallèlement, depuis le 12 mars, la population peut dénoncer une fausse information par des hotlines. Et, à l’image du WeChat chinois qui l’a inspiré, le gouvernement pense à doter la population de son propre Facebook national.

Officiellement, il est question de protéger la stabilité de l’Égypte, de prévenir le terrorisme. Officieusement, le leader du coup d’État de 2013 contre le Président élu Mohammed Morsi veut protéger son siège. Il entend réduire au silence tout semblant de critique ou d’opposition. « Ces mesures ne protégeront jamais la population, car le régime voit la population comme un ennemi », dénonce Wael Eskandar, activiste égyptien et journaliste, à l’Orient-Le Jour. Il estime en effet que le gouvernement veut se protéger de la population et « maintenir son pouvoir pour que la légitimité militaire la brutalité policière ne soient pas questionnées ». 

Le gouvernement craint que la révolution de 2011, qui est née de l’expression du mécontentement face à la corruption régnante, se répète. De fait, si les mesures restrictives se sont multipliées depuis un an, compte tenu du scrutin à l’horizon, elles risquent d’être plus brutales par la suite, estime l’activiste.

Cybercriminalité

Le 12 mars, des permanences téléphoniques régionales sont inaugurées pour que chacun puisse rapporter une fausse information médiatique. Ce que Reporters sans frontières a dénoncé comme un « resserrement du bâillon sur des médias déjà réduits au silence ». Le même jour, le ministre des Communications et des Technologies de l’Information Yasser ElKady annonce vouloir remplacer Facebook par un ersatz égyptien.

Le réseau compte 33 millions d’utilisateurs en Égypte, un chiffre élevé comparé aux autres pays du Moyen-Orient. Pour Hussein Baoumi, le représentant d’Amnesty International sur l’Égypte, ce projet est infaisable. « L’Égypte n’est pas la Chine et ne pourrait pas maintenir un tel remplacement. D’autant plus qu’un grand nombre d’entreprises dépendent de Facebook. Le supprimer aurait de graves conséquences économiques », explique le militant à l’OLJ.

Et puis, l’année 2018 concrétise la loi sur la cybercriminalité, en projet depuis 2015, dont la majorité des articles ont été approuvé par la Chambre des Représentants. La loi entend aussi lutter contre les fake news, prévenir la propagation d’idéologie extrémiste sur les réseaux sociaux et « protéger les données des citoyens et la stabilité de l’État », a déclaré Yasser ElKady. Parmi les crimes visés, le trafic illégal d’organes ou d’êtres humains, le marché frauduleux, le piratage, les fuites et le hacking de sites affiliés au gouvernement, les « sites terroristes » qui veulent recruter des jeunes.

Autant de critères malléables à souhait, selon Hussein Baoumi. « L’idée est que la loi soit assez vague pour pouvoir condamner n’importe qui », précise le militant. Un principe loin d’avoir été inauguré dans ce projet de loi et présent jusque dans la Constitution de 2014, dont certaines formulations permettent l’inculpation des journalistes pour ne nombreuses raisons.

Prétexte

« La loi n’est qu’un prétexte », estime l’activiste. Les autorités ne l’ont pas attendu pour prendre des mesures répressives et l’exécutif peut surveiller n’importe qui, mais il s’en servira volontiers pour « justifier ses actions en cour et se légitimer », précise Hussein Baoumi. À l’heure actuelle en effet, 29 journalistes égyptiens sont emprisonnés et 497 sites internet demeurent interdits d’accès. Les condamnations arbitraires pleuvent sur quiconque critique publiquement le régime.

Le contrôle des médias débute par la fermeture de médias affiliés aux Frères musulmans, considérés comme une organisation terroriste. En 2015, les journalistes sont tenus de ne citer que les chiffres officiels dans les bilans des attentats jihadistes, sous peine de prison, au minimum. Le Président dénonçait que présenter une fausse image du pays était dangereux pour son « moral ».

La surveillance en ligne commence la même année, avec à la censure de al-Araby al-Jadeed, site web régional d’informations. Une première depuis la révolution 2011, durant laquelle Hosni Moubarak a coupé l’accès à Internet et aux téléphones mobiles pour calmer les manifestants. Cela s’accentue en mai 2017, quand les sites d’informations régionaux comme nationaux, tels que Mada Masr, Al Jazeera, inculpés pour avoir soutenu le terrorisme et répandu des fausses informations, sont bloqués.

Parmi les censurés, l’Association pour la liberté de pensée de d’expression en Égypte (AFTE) recense aussi des blogs et sites personnels, des réseaux sociaux, des VPN ou encore les pages d’ONG comme RSF et Human Rights Watch. Même les médias proches du pouvoir sont inculpés s’ils émettent une critique.

Résistance

Alors pour contrer la censure, la population égyptienne résiste par les moyens qu’elle peut. En utilisant un VPN, Google Drive ou certains réseaux sociaux utilisant le protocole https difficile à censurer, en publiant plus de rapports critiques d’ONG ou encore en utilisant des applications et logiciels de communications cryptés. À sa demande, l’entretien réalisé par L’OLJ avec Wael Eskandar s’est déroulé par le biais de la messagerie sécurisée Wire.

Les journalistes continuent d’écrire et les médias de publier, mais par d’autres medium. Seulement, les actes de résistances ne suffisent pas à pallier les conséquences « matérielles et morales » de la censure, comme le déplore Adel Sabry, rédacteur en chef du site d’information bloqué Masr al-Arabia. Le nombre de journalistes a été réduit de 60 %.

L’atmosphère générale est plus dominée par du désespoir, que par de la peur, pense Wael Eskandar. « C’est de savoir que même si tu t’exprimes, rien ne changera, et que tu peux te faire enlever, torturer, violer et personne ne s’en souciera. Le gouvernement a éliminé toute alternative », poursuit-il. Dans son contrôle d’une potentielle opposition, le pouvoir porte atteinte au débat et réduit l’espace public, poussant naturellement sa population à l’autocensure et menaçant la liberté d’expression.

Article initialement publié dans l’édition du lundi 26 mars 2018 de L’Orient-Le Jour.

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