La Covid-19 exacerbe les inégalités vécues par les immigrés

Avec la Covid-19, la précarité des immigrés du Québec s’est accentuée. La crise n’a fait que renforcer et révéler des inégalités déjà bien présentes. Que ce soit dans l’accès à la santé et aux prestations ou au regard du taux de chômage.

Ils sont caissiers, chauffeurs de taxi, travailleurs agricoles, ouvriers, préposés aux bénéficiaires ou concierges, des emplois habituellement peu valorisés qui sont devenus essentiels. « Les travailleurs étrangers représentent une large part des emplois nécessaires », affirme l’économiste Gilles Grenier. Par exemple, au Canada, un travailleur de la santé sur quatre est un immigré, selon IRCC.

Les sociétés du monde entier réalisent l’importance des immigrés. Malgré la fermeture des frontières et le repli sur soi pour affronter la crise sanitaire, le Canada a tout de même besoin des immigrés pour soigner et nourrir sa population.

S’il faut encourager cette reconnaissance, il importe aussi de ne pas oublier que la Covid-19 a précarisé ou marginalisé de nombreux immigrés. Des inégalités déjà présentes ont été exacerbées par la crise sanitaire et pas seulement dans les secteurs essentiels.

21 % de chômage

En témoigne le taux de chômage des immigrés au Québec qui atteint 21 % pour des immigrants récents (arrivés depuis moins de cinq ans). Il est de 13,5 % pour la population née au Canada, selon les données de Statistique Canada.

L’Enquête sur la population active d’avril 2020 justifie cet écart par le fait que les nouveaux arrivants ont plus de chance de travailler dans les secteurs sévèrement touchés par la crise (services, hébergement et restauration) que dans ceux qui ont été très peu impactés (comme l’administration publique).

Inégalités sociales

Il apparaît que les quartiers les plus touchés sont aussi ceux où la population est la plus défavorisée et où la proportion d’immigrés est plus élevée. Selon l’INRS, les immigrants récents sont trois fois plus nombreux dans les quartiersplus défavorisés que dans l’ensemble de la région métropolitaine.

Montréal-Nord compte par exemple 9,6 % des cas de la Ville-de-Montréal et sa population immigrante représente 44 % de l’arrondissement. À Côte-des-Neiges (CDN), 50 % des résidents sont immigrés et il concentre 8,3 % des cas de Covid-19, selon les données de Santé Montréal. Contre 2,5 % en moyenne dans les autres arrondissements.

Dans ces arrondissements, la précarité s’accompagne de problèmes de santé, d’insalubrité, mais aussi d’une forte densité de population. Nombreux sont les travailleurs essentiels qui ont continué à travailler et à se déplacer. Autant de raisons qui augmentent considérablement les risques sanitaires liés à la Covid-19.

Inégalités en santé

La pandémie a aussi permis de révéler de nombreuses inégalités en santé. Les délais de renouvellement des permis de travail font risquer le renvoi ou la mise à pied de nombreux immigrés. Or la fin d’un visa de travail fermé entraîne l’expiration de l’assurance maladie, cruciale pour se soigner sans frais.

Afin que la santé soit accessible à tous en temps de pandémie, Québec a déclaré payer les soins (liés à la Covid-19 seulement) des personnes sans carte-soleil. « Certains centres de dépistage n’ont pas eu de directives claires. C’est compliqué et aléatoire sur le terrain », regrette Frantz André, directeur du Comité d’action pour les personnes sans statut.

Méfiance

« Les informations se transmettent très vite et si une personne se voit refuser un dépistage, elle le diffusera et d’autres n’oseront plus tenter », poursuit Frantz André. De la crainte demeure parmi les immigrants précaires. Selon le militant, elles proviennent d’un sentiment de rejet déjà ancré et qui fait craindre qu’un résultat positif au dépistage puisse nuire à une demande d’immigration temporaire ou permanente.

« Une femme dont le mari est mort de la Covid-19 a refusé de se faire tester, alors qu’elle avait des symptômes. Elle avait peur pour son visa », raconte Frantz André. Au-delà de cette méfiance institutionnelle, il précise que nombreux sont ceux qui refusent de se rendre en centre de dépistage par peur d’être regardés ou stigmatisés.

Déjà familier avec ces inégalités, le milieu communautaire de Montréal-Nord ou de CDN a instauré une communication et des services plus accessibles aux populations immigrées et précaires. Ils relaient et participent aux initiatives de cliniques mobiles de dépistage en distribuant notamment des feuillets d’informations en 12 langues.

Barrières linguistiques

Inspirée par une idée de Parole d’excluEs à Montréal-Nord, la Corporation de développement communautaire (CDC) de Côte-des-Neiges a aussi mis en place un camion porte-voix qui diffuse des messages sonores de sécurité et de gestes barrière en 14 langues. L’idée : informer les populations peu familières avec l’anglais ou le français.

« On a reçu beaucoup de sympathie, car la population sent qu’on ne les oublie pas dans cette crise », témoigne Dina Husseini, organisatrice communautaire — Interculturel à la CDC de Côte-des-Neiges. Une démarche inclusive pour contrer la marginalisation aggravée par les barrières linguistiques et réduire les risques sanitaires.

« Le gouvernement n’avait pas traduit les messages de santé publique[i] et des personnes nous en ont demandé. Beaucoup d’immigrants vivent des barrières linguistiques. C’est un enjeu sur lequel la CDC travaille déjà », explique Dina Husseini.

Inégalités face à la PCU

Ces problèmes linguistiques sont aussi un obstacle pour accéder à la Prestation canadienne d’urgence (PCU). « Pour les nouveaux arrivants, l’accès peut être plus compliqué et le message institutionnel peut encore être opaque », détaille Benoit Malric, directeur des Programmes immigration pour la FCCQ.

« Une femme que je connais a fait appel à de l’aide pour demander la PCU. Cela fait cinq semaines et toujours rien. Elle pense avoir fait une erreur dans la déclaration, mais impossible de la modifier sans la personne qui l’a aidé », raconte Frantz André.

En effet, s’informer sur la Covid-19 ou demander la PCU requiert aussi une connexion internet décente, une familiarité avec un ordinateur et les sites gouvernementaux. Or, les lieux d’assistance (bibliothèques, organismes communautaires, bureaux gouvernementaux) ont été fermés pour respecter le confinement.

« Au moins 47 000 travailleurs licenciés [à cause de la Covid-19] n’auront pas la PCU parce qu’ils ne la connaissent pas, même s’ils y étaient probablement admissibles », écrit l’économiste David Macdonald dans un article.

D’autres ont été disqualifiés malgré leur précarité. C’est le cas de ceux qui ont perdu leur emploi avant le 15 mars ou encore des travailleurs qui, plus que l’assurance maladie, ont aussi vu leur numéro d’assurance sociale (NAS) expirer à la fin de leur visa, alors qu’il est requis pour demander l’aide.

 « Une quantité de personnes n’a pas assez de revenus pour demander la PCU », rappelle Benoit Malric. Il faut avoir gagné 5 000 $ en 2019 pour être éligible. Au Québec, 175 000 personnes licenciées à cause de la Covid-19 risquent de ne pas être admissibles, selon David Macdonald.


[i] Santé Canada a mis en place des formulaires d’information aux voyageurs venant au Canada en plus de 20 langues du monde entier. Celui pour la PCU est disponible en 10 langues.

Article à paraître sur le site d’Immigrant Québec

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