Au Liban, les vies brisées des personnes déplacées

Demeures détruites, exil, refuges de fortune : les civil·es subissent durement les attaques israéliennes qui s’étendent de plus en plus sur le pays.

Des volontaires de la Défense civile (en jaune) et de la société civile aident des familles déplacées du Sud-Liban, installées provisoirement à l’institut technique de Bir Hassan, à Beyrouth, le 28 septembre dernier. Photo: Philippe Pernot

Après des années à sombrer dans une crise politique et économique historique, le Liban sombre depuis un an dans une crise humanitaire sans précédent. Sous les bombardements d’Israël, qui se sont violemment accrus dans les dernières semaines, un million de personnes ont été forcées de se déplacer dans ce petit pays de six millions d’habitant·es. Elles racontent l’horreur, les vies brisées et l’attente angoissante.

À Tripoli, au nord du Liban, un hôtel abandonné a été réquisitionné pour accueillir des personnes déplacées. Elles seraient un million, selon le gouvernement, dont 155 600 enregistrées dans des refuges.

Bénévoles et personnes déplacées se pressent à l’entrée, souvent gardée par des hommes de milices ou de parti, notamment le Hezbollah. Au Quality Inn, dans la deuxième ville du pays, plus de 200 volontaires tentent tant bien que mal de répondre aux besoins des quelque 750 à 1000 personnes déplacées. L’hôtel est plus que complet, il déborde.

La situation est comparable dans les plus de 50 refuges de la ville et aux alentours. Des personnes sont même contraintes de dormir dans l’herbe. Dehors, la plupart sont courbées sur leur téléphone, pour ne rien manquer et s’assurer que leurs proches n’ont pas été touchés, que leur maison n’a pas été détruite.

Amer* est assis seul à l’ombre d’un arbre. Il vient de Houla, un village à 100 kilomètres au sud-est de Beyrouth. « J’ai été forcé de partir il y a quatre mois pour aller en banlieue sud de Beyrouth », explique le retraité. « J’ai perdu ma maison dans le Sud. Je suis parti, car Israël bombarde les civils », poursuit-il.

S’il a la chance d’avoir une deuxième résidence, ce n’est pas le cas de tout le monde.

Certain·es ont pu se faire payer un appartement par le Hezbollah, notamment en banlieue sud. D’autres ont dû se serrer dans des maisons déjà remplies de proches. Avant l’intensification des frappes israéliennes à la fin septembre, plusieurs milliers des 110 000 personnes déjà déplacées n’ont eu d’autres choix que d’aller dans des anciennes écoles ou hôtels, dans des conditions souvent précaires et spartiates, ne pouvant qu’attendre. Attendre de retourner chez elles et de reprendre leur vie.

Des personnes déplacées, fuyant les bombardements israéliens sur le Sud-Liban et la banlieue sud de Beyrouth, se réfugient devant la grande mosquée al-Amine dans le centre de la capitale, le 28 septembre dernier. Photo: Philippe Pernot.

Depuis les bombardements sanglants répartis partout au sud du Liban jusqu’à la vallée de la Bekkaa et le Hermel au nord-est, elles ont été rejointes par des dizaines de milliers de personnes. On estime qu’un million ont été forcées de se déplacer.

Les mieux loti·es (avec un passeport étranger, un visa et surtout de l’argent) ont la possibilité de partir, par voie terrestre via la Syrie vers la Jordanie, par la mer vers Chypre, ou bien par avion.

« J’ai perdu ma maison dans le Sud. Je suis parti, car Israël bombarde les civils »Amer

Quelques mois après leur premier déplacement, Amer et sa famille ont quitté Beyrouth pour Tripoli, située plus au nord, une région encore épargnée par le conflit. « Je suis venu, car c’est plus au nord et plus sécuritaire, même si Israël ne fait pas la différence », dit-il.

L’enfer de la route

Le trajet pour arriver ici a été éreintant. « Cela nous a pris onze heures au total, pour un trajet qui en prend deux normalement. On a vécu l’enfer », partage-t-il avec un regard las.

Même chose pour Hussein et sa famille, qui sont partis à pied de leur ville jusque Saïda, sur la côte. « On a pris des bus et des voitures entre Saïda et Tripoli. Le trajet total a pris entre 20 et 25 heures », partage l’homme entre deux gorgées de thé.

Lui et sa famille vivent jour et nuit sur une couverture d’hiver installée dans la cour d’une école au cœur de Tripoli. À leurs pieds sont empilés des sacs de pain libanais et des boîtes de nourriture.

« On a vécu beaucoup de difficultés sur la route. Des femmes ont dû accoucher. À cause des embouteillages, des personnes blessées sont mortes en allant à l’hôpital en ambulance », poursuit-il.

« On a vécu l’enfer. »Amer

Les témoignages sur l’horreur de la route sont tous plus alarmants que les autres : des personnes qui ont dû dormir dehors, l’absence de toilettes, des voitures qui étaient chargées de personnes et d’enfants, la fatigue, le manque de nourriture, le son des bombes, etc.

Étant Syrien·nes, Hussein et sa famille ont choisi Tripoli pour sa proximité avec la Syrie, mais aussi pour son accueil, car ailleurs, la majorité des centres d’accueil n’acceptent pas les Syrien·nes ou les travailleur·euses immigré·es domestiques ou à l’entretien.

Ici, avec les 450 autres personnes se partageant une petite école, même si les conditions de vie sont très précaires, la famille a eu la chance d’être bien accueillie.

Une famille syrienne a fui les bombardements israéliens sur la banlieue sud de Beyrouth et s’est réfugiée dans le seul parc public de la capitale, le bois des Pins, alors qu’elle est exclue des abris d’urgence gouvernementaux. Photo: Philippe Pernot

Fatigue et impuissance

Après la terreur des explosions d’appareils électroniques et des bombardements, après l’horreur des déplacements, c’est le choc, la sidération : vendredi 27 septembre, quand le chef du Hezbollah, Hassan Nasrallah, a été tué par l’armée israélienne, le Liban a perdu une figure historique, qu’on soutienne ou non le part politique dont il était le leader.

Si certaines personnes opposées au Hezbollah ont célébré parfois ostensiblement sa mort, d’autres ont perdu une figure paternelle. Hassan Nasrallah était un symbole de la résistance face au colonialisme israélien.

« Même après sa mort, on s’attend à un discours de lui, automatiquement. Il était là pour parler chaque fois que quelque chose de grave se passait. C’est bizarre, maintenant », réfléchit Layla, une Tripolitaine rencontrée dans un café, désemparée.

Ce soir-là, les bombardements ont aussi touché des immeubles résidentiels, faisant monter le nombre de morts à plus de 1870 personnes et celui des blessé·es à plus de 9134 depuis le début de la guerre, selon l’Unité libanaise de gestion des catastrophes. Les habitant·es de la banlieue sud de Beyrouth ont fui dans la panique. Les rues de la capitale se sont remplies, accueillant des familles n’ayant nulle part ailleurs où aller.

À l’heure d’écrire cet article, il est impossible de prévoir ce qui se passera. Les Libanais·es attendaient une invasion par Israël : elle a fini par commencer par des opérations « limitées, localisées et ciblées » dans la nuit du 30 septembre au 1er octobre.

Personne au Liban n’a dormi cette nuit-là. Et peu les nuits suivantes, tant les bombardements ne s’arrêtent pas.

Un an après le début de la guerre, beaucoup se rappellent comment la guerre à Gaza a commencé, avec le même genre d’attaques, même si les contextes sont différents.

« Nous portons un message de paix. Si une personne veut vivre une vie décente, elle a besoin de stabilité. »Hussein

Pour celles et ceux qui le peuvent, c’est sauve-qui-peut. Tous les vols de la compagnie libanaise Middle East Airlines, la seule à fonctionner, sont complets pour les trois prochaines semaines. Les pays commencent à faire rentrer leurs ressortissant·es, comme le Canada, avec ses 800 places prévues dans des vols commerciaux.

Mais pour les personnes sans possibilité de quitter le pays, c’est l’immobilisation. « J’ai perdu ma jeunesse, j’ai perdu mon avenir », affirme Fadi avec dépit et résignation. 

Depuis, Beyrouth se réveille amochée. Le trafic est plus dense que d’habitude, les automobilistes plus tendus. Les yeux sont rouges et mi-clos des courtes nuits à attendre les drones et les bombes.

Impuissante, la population libanaise espère un réveil de la communauté internationale. « Les gens sont fatigués des guerres. Il faut le dire, Israël vise les civils. On peut être assis ici et se faire frapper », partage Amer.

Comme un appel aux puissances étrangères qui pourraient faire cesser la guerre, Hussein et sa famille rappellent que ce sont les civil·es qui souffrent le plus. « Nous portons un message de paix. Si une personne veut vivre une vie décente, elle a besoin de stabilité », exprime-t-il.

Cet article a initialement été publié sur Pivot le 8 octobre 2024.